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Pierre Loti
écrivain
né à à Rochefort en 1850 et mort à Hendaye en 1923

 

Pierre Loti - Reproduction © Norbert Pousseur
pierre Loti, par Ballot

 

PIERRE LOTI : Louis-Marie-Julien Viaud, né à Rochefort en 1850. Fit ses études à Rochefort, entra au Borda en 1861, explora l'Océanie, le Japon, le Sénégal, le Tonkin. Principaux ouvrages : « Azyadé », le « Mariage de Loti », « Mon frère Yves », « Pêcheur d'Islande », « Madame Chrysanthème », « Matelot ». Élu en 1892 membre de l'Académie française. L'exquise page qui suit est un souvenir rapporté par l'éminent écrivain d'un de ses derniers voyages en Orient.

PAPILLON   DE MITE :   Dans ma maison familiale, dans mon logis particulier qui est comme un coin d'Orient ancien — un soir terne et voilé de printemps — entre les rideaux sombres et presque fermés, une lueur de crépuscule se glisse, triste, dessinant une longue raie dans l'air obscur.

Des plis d'un velours rouge, brodé d'archaïques dessins d'or, quelque chose d'infiniment petit s'échappe, comme attiré vers cette traînée mourante de jour, et, une fois là se met à voltiger follement : un à peine visible papillon gris, un fétu ailé, qui sans doute vient d'éclore au renouveau si pâle de cette année.

La saison d'avant, tandis que je courais les mers chinoises, il avait été quelqu'affreux petit ver, rongeant en sournois la trame du velours précieux, dans la continuelle obscurité et le continuel silence de cet appartement.

Et, aujourd'hui, une vie toute neuve grisait cet atome, et ce peu d'espace lui semblait grand, et  cette  pénombre lui semblait de la lumière. C'était son heure jeune, et   son   heure exubérante, et son heure d'amour, et le but et le couronnement de toute son inférieure existence de larve. Vite, vite, dans le délire d'exister, il agitait ses   ailes de soyeuse poussière, pour décrire ces petites courbes gaies et fantasques...

En passant, je le fis tomber, d'une pichenette irréfléchie. Alors, par terre, sur le rouge pourpre d"un tapis oriental, je distinguai de nouveau son petit corps abattu, secoué du tremblement de la fin, — et, par pitié, pour replonger ce rien dans le néant de tout, je posai le pied sur sa microscopique agonie...

Après, je restai songeur une minute... Qu'est-ce donc que cela me rappellait ?... Quelque chose d'à peu-près semblable, une sorte d'agitation, de papillonnement gris pareil, m'ayant causé jadis, ailleurs, une courte mélancolie de même ordre, mais plus vive... Où donc avais-je vu ça?

Ah! oui !!... A Constantinople, un soir d'avril terne comme celui-ci, sur le pont de bois qui réunit Stamboul à Péra !... Je passais, à la tombée d'une journée de printemps, brumeuse comme aujourd'hui. Tous les mendiants qui hantent ce lieu étaient à leurs postes; le long des rampes, leurs figures coutumières s'alignaient: aveugles, estropiés, idiots rongés par des plaies. Entre autres, un enfant lamentable de quatre ou cinq ans, aux mains recroquevillées, aux yeux malades, chaque jour immobile à sa même place, effondré sur des loques, au bord du trottoir, apathique et lent comme une larve. Et, derrière lui, sa mère accroupie, vieille femme exhibant les moignons rouges de deux jambes tranchées au genou.

Les gens passaient, affairés ou flâneurs, les cavaliers, les voitures, les hommes en fez rouge, les belles voilées des harems. Et, derrière ces foules, Stamboul échafaudait magnifiquement ses dômes dans le triste ciel crépusculaire.

D'une voix presque douce, la femme sans jambes appela son petit, disant en turc: « Viens mettre ton manteau, Mahmoud ! viens, vite, voilà le vent qui froidit ! »

Il se leva docile et il vint. Son manteau était un vieux petit burnous sordide, grisâtre à rayures indécises, d'une forme orientale avec un capuchon. La mère lui tendait cette loque, et il présentait ses menus bras que terminaient des mains croches.

Mais tout à coup, avant que la seconde manche fût passée, il s'échappa, dans un subit élan d'espièglerie, et il se mit a  courir, a  courir, décrivant des cercles fous devant les passants, s'amusant à agiter, dans le vent froid qui se levait, les manches de son burnous comme des ailes...

Un peu de l'éternelle et si fugitive jeunesse, un peu de cet enfantillage joueur du début de la vie, qui est commun aux hommes et aux bêtes, venait par hasard de s'éveiller en lui. Parmi ses ascendants, jadis il avait dû avoir, comme tout le monde, des êtres sains, connaissant les élans de la joie physique, de la simple joie d'exister et de se mouvoir; alors quelque chose de ces disparus revivait furtivement dans sa frêle chair atrophiée.

Je le regardais étonné, l'ayant toujours connu inerte, et je ne sais quelle impression d'infinie tristesse se dégageait pour moi de sa pauvre petite gaieté si éphémère, de sa course follette, du papillonnement de son burnous grisâtre dans le vent refroidi et dans la lumière pâlie.

La mère sans jambes s'inquiétait à cause des chevaux, des voitures, l'appelait, se fâchait; essayant de se traîner vers lui pour l'attraper. Mais  il  tournait toujours, autour des groupes indifférents qui passaient; il tournait éperdument, semblable aux phalènes grises des soirs...

Il revint pourtant s'accroupir à son poste de misère; il reprit son attitude effondrée et ne bougea plus. Ce fut fini, et ne bougea plus. Ce fut fini brusquement, comme cela avait commencé.

Quelque chose de plus cruel que la pichenette donnée au papillon de mite venait d'abattre ce petit être déjà pensant : l'inquiétude du gîte et de la soupe du soir; la conscience d'être si misérable et si différent des autres, d'avoir des mains mortes et d'être un paria.

Tête baissée, il regardait maintenant par terre avec une impression sournoise et mauvaise, clignant ses paupières pleines de mal.

Entre lui et le papillon de mite, l'association qui s'est faite dans ma mémoire est encore plus intime que je n'ai su l'exprimer.

 

Pierre Loti.

 

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