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Page de garde de l'Abrégé de la vie des plus fameux peintres - Reproduction © Norbert Pousseur

Michel-Ange de Caravage
peintre lombard

né en 1571 et mort en 1610

Michel-Ange Caravage, peintre italien - Reproduction © Norbert Pousseur

 

 

Gravure et texte extrait de l'ouvrage 'Abrégé de la vie des plus fameux peintres' d'Antoine Joseph Dezallier d'Argenville, édition de 1762, collection personnelle.

Nous avons deux peintres du nom de Caravage, l’un Polidor de Caravage et celui-ci. Ils ont de commun tous deux d’être nés dans le même lieu, et d’avoir porté le mortier de chaux avant que d’être peintres.

Le Caravage s’appelait Michel-Angelo Amerigi dà Caravagio, château situé dans le Milanais, dans lequel il est né, en 1569. Son père, maçon de profession, l’employait à faire la colle pour les peintres qui peignaient à fresque dans la ville de Milan : l’habitude d’être toujours avec eux et de les voir travailler, lui inspira le même goût. Sans maître, sans avoir étudié les grands ouvrages, sans consulter les antiques, il devint un grand peintre. Le portrait l’occupa pendant quatre ou cinq ans. Regardant la nature comme la route la plus sûre pour son art, il en était esclave. En effet, il n’a rien peint que d’après elle, saisissant, sans choix, le beau comme le médiocre, copiant même jusqu’à ses défauts.

Un jour qu’on lui montrait de belles figures antiques, il dit en se tournant vers plusieurs personnes assemblées près de là : Voyez combien la nature m’a donné de modèles à suivre sans toutes vos statues ; et sur le champ il entra dans un cabaret, et peignit parfaitement une Bohémienne qui passait dans la rue.
On ne pouvait converser avec lui : naturellement querelleur, il méprisait tout le monde ; nuls ouvrages que les siens ne lui paraissaient bons. Un homme de ce caractère ne tarde pas à se faire des ennemis. En effet, une affaire qu’il eut à Milan, l’obligea d’en sortir et de partir pour Venise, où il s’attacha à la manière du Giorgion ; son séjour n’y fut pas long, et il se rendit à Rome. Manquant de tout et n’ayant pas de quoi payer un modèle, la nécessité le réduisit à travailler dans l’atelier de Josepin, qui lui faisait peindre des fleurs et des fruits. Ce talent auquel il était peu propre, l’ennuya, et il quitta Josepin, pour se mettre à peindre de grandes figures chez Prospero, peintre de grotesques, qui le prônait partout et qui tirait un profit considérable de ses ouvrages.
Le cardinal del Monte, charmé d’un tableau de joueurs qu'avait peint le Caravage, l’acheta ; il voulut voir l’auteur, et le retint dans son palais, où il peignit plusieurs morceaux dans le casin de son jardin (casin veut dire un petit pavillon, qui sert de retraite au fond d'un jardin.).

Michel-Ange, dans sa première manière, suivait le Giorgion ; il était alors suave, agréable, et peignait d’un bon ton de couleur. Il voulut pour se distinguer en prendre une nouvelle, qui, quoique très-dure, lui réussit au point qu’il fut regardé comme un des premiers peintres de son temps. Ses teintes n’étaient plus adoucies, tout était refleuri par des ombres fortes et beaucoup de noir, pour détacher et donner du relief à ses figures ; c’est une opposition subite de clair et d’ombre sans aucun passage de reflets, sans repos, pour frapper davantage le spectateur : ce contraste de lumière et d’ombre est soutenu cependant par une exacte représentation  de la nature. Quand on ne peut attribuer la distinction d’un peintre, au vrai mérite accompagné des grandes qualités de l’art : que ce mérite est seulement dû à la nouveauté, cette réputation ne perce pas jusqu’à l'immortalité ; on doit alors regarder un artiste comme un peintre à la mode.
Tous les murs de l’atelier du Caravage étaient noircis afin que les ombres du naturel privées de reflets, fussent plus fortes, et ne reçurent le jour que d’une seule lumière prise du haut de la fenêtre ; c’est : ainsi qu’il a répandu dans ses tableaux ce sombre, cette force qui efface du premier coup d’œil les autres peintures.
Tous les jeunes gens entraînés par la facilité de peindre sans faire d’études, venaient dans son école ; ils y trouvaient la nature et des modèles.

Le Caravage fut heureux d’exercer son talent dans un temps où l’on ne peignait que de pratique, son coloris d’après nature n’en parut que plus beau. Cependant sa manière outrée et peu vraisemblable, n'était bonne que pour les portraits, les demi-figures, et ne convenait qu’aux sujets de nuit ; la nature était si parfaitement imitée, ses couleurs locales si bien placées, ses lumières si bien entendues, qu’il ne laissait rien à désirer. Il n’empruntait rien de personne ; sa peinture produisant un si grand effet, frappa Rubens, qui le reconnut, à ce qu’on prétend, pour son maître en clair-obscur. Il ne tourmentait point ses teintes, en les incorporant les unes dans les autres ; il a donné une si prodigieuse vérité aux objets, qu’il les a rendus palpables ; on est même forcé d’avouer que le naturel ne saurait aller plus loin. Toutes ces beautés s’évanouissaient dans les grandes compositions, sa manière de peindre devenait dure et insupportable ; il plaçait ses figures sur le même plan sans dégradation, sans perspective ; et sa lumière était toujours la même dans toutes sortes de sujets.

Il peignit le portrait de Paul V, auprès duquel le cardinal Borghèse l’avait introduit ; il fit ensuite celui d’Urbain VIII, et un sacrifice d’Abraham pour ce Pontife.
Tous les peintres se liguèrent contre le Caravage ; ils lui reprochaient qu’il n avait ni génie, ni bienséance, ni grâce, ni intelligence, et qu’il ne savait pas faire un beau choix. Ses figures en effet ne sont point nobles ; il ne représentait que les porte-faix qui lui servaient de modèles, sans anoblir leurs têtes pour exprimer celles des saints, des héros et des autres grands personnages qu’il avait à représenter. A la fin, tous les peintres entraînés par la mode, suivirent ses traces. Qui croirait que ce tyran porta son empire dans les choses qui dépendent de l’esprit et du génie ?
Comme il ne peignait ordinairement que des demi-figures, souvent seules, et que c’étaient des gens du commun, son goût réussissait assez bien : quand il peignait des sujets de dévotion, il avait le chagrin de les voir ôter de dessus les autels. Le premier tableau qu’il fit pour une Église, fut un saint Matthias qu’il représenta comme un paysan : les pères de saint Louis des François, pour qui le tableau était fait, l'ôtèrent, et il en fit un autre qui réussit un peu mieux. On enleva de même de l'Église  de la Madona della Scala, le tableau de la mort de la Vierge, dont le corps paraissait être celui d’une femme noyée. Plusieurs autres ouvrages du Caravage eurent le même sort ; ces disgrâces ordinaires ne le corrigeaient point.
Quand Annibal Carrache vint à Rome, le Caravage, tout capricieux qu’il était, frappé de son coloris, ne put s’empêcher de dire, Dieu soit loué, j'ai enfin trouvé de mon temps un peintre.

Sans génie, sans dessin, sans lecture, sans étude de son art, le Caravage ne pouvait se passer de modèle ; il disait que chaque coup de pinceau qu’il donnait, n'était point de lui, mais qu’il était dû à la nature. Le nom de naturaliste qui ne convient qu’à un physicien, fut donné de son temps aux peintres qui ne s'attachaient comme lui, qu’à suivre servilement ce que nous montre le naturel.
Il est à croire que son caractère bizarre et vindicatif lui procura peu d’amis, si l’on en excepte le Civoli et le cavalier Pomeranci : il eut des querelles continuelles avec le Carrache, et surtout avec Josepin.
Comme ce dernier refusa de se battre contre lui, parce qu’il n'était pas chevalier, il projeta dès ce temps-là d’aller à Malte, se faire recevoir chevalier servant, afin de l’obliger à accepter le défi. Il tua à Rome un jeune homme avec qui il avait eu querelle en jouant à la paume ; et tout blessé qu’il était, il se retira à Zagaroles chez le Duc Martio Colonna, de là à Naples, et ensuite à Malte. Comme son mérite était connu partout, il ne fut pas sans occupation, surtout à Malte ; il travailla pour l’Église de saint Jean, et pour le palais du Grand-Maître Vignacourt, dont il fit le portrait armé et un autre assis. Le Grand Maître le fit chevalier servant, lui donna une chaîne d’or, et deux esclaves pour le servir.
On le mit en prison à cause d’une insulte qu’il fit à un chevalier de distinction ; le péril ne l’effraya point, il s'échappa la nuit, et vint se réfugier en Sicile, où ne se croyant pas en sureté, il s’embarqua pour Naples.  Il y voulait attendre que le Grand-Maître, à qui il avait envoyé pour présent Hérodiade avec la tête de saint Jean, lui fît tenir sa grâce. Un jour des gens armés l'attaquèrent à la porte de son auberge, et le blessèrent au visage. Malgré la douleur qu’il ressentait, il monta sur le champ dans une felouque pour se rendre à Rome, sachant que le cardinal Gonzague avait obtenu sa grâce du Pape. Il ne fut pas plutôt arrivé sur le rivage, que la garde Espagnole le prenant pour un autre cavalier, le mit en prison, d’où il ne se tira qu’après qu’ils eurent reconnu leur méprise. Il retourna ensuite à la felouque pour prendre son bagage, mais il ne le trouva plus : accablé de toutes ces aventures, il erra sur le rivage et gagna à pied par la grande chaleur, le Porto Ercole, où ayant perdu tout courage, une grosse fièvre le prit et l’enleva en 1609, âgé de quarante ans.

Ce peintre a toujours été malheureux, ne pouvant retourner dans sa patrie, banni de tous côtés, ayant à peine un ami, et étant mort sans secours au milieu d’un grand chemin. Il était ordinairement mal habillé, vivait sans façon à la taverne, où n’ayant pas un jour de quoi payer, il peignit l’enseigne du cabaret, qui dans la suite fut  vendue un prix considérable. Michel-Ange a mangé plusieurs années sur la toile d’un portrait, laquelle lui servait de nappe. Sa manière de peindre, quoique noire, est très-vive et moelleuse ; elle fut suivie par le Guerchin, le Valentin, et pendant un certain temps par le Guide : il a donné à ses têtes le vrai caractère de son teint livide, de ses yeux farouches, et de ses cheveux noirs. Son goût est négligé, ses attitudes sans choix, ses draperies mal jetées, nulle noblesse, nulle grâce ; le hasard en faisait rencontrer quelquefois, quand il les devait à la nature : ses portraits sont parfaits.
Ses disciples furent Barthelemi Manfredi de Mantoue, Charles Saracino de Venise, Joseph Ribera dit l’Espagnolet, Gérard Honthorft d’Utrech, et Gio Carlo Loth de Munich.

Barthelemi Manfredi de Mantoue, reçut les premières connaissances de la peinture du cavalier Pomeranci, vers l’an 1590. La facilité qu’il avait d’imiter tous les maîtres, le porta à suivre si parfaitement la manière du Caravage, que les peintres même y étaient trompés. Ses sujets ordinaires étaient des joueurs de cartes et des assemblées de soldats ; il a fait aussi beaucoup de sujets d’histoire, d’un ton excellent de couleur. On le reçut dans l’académie de S. Luc. Etant devenu infirme par ses débauches, il mourut à Rome dans un âge peu avancé. Le Roi (de France, Louis XV) a deux tableaux de sa main, l'un est Jésus-Christ chassant les vendeurs du temple, l’autre est une assemblée de buveurs.

Gio Carlo Loth, né à Munich en 1611  apprit son art de son père Ulderic, peintre de l’Electeur de Bavière : il vint étudier à Rome sous le Caravage, dont le coloris le séduisit ; ensuite à Venise, il se mit sous la conduite du cavalier Liberi, qui ayant étudié longtemps le goût de Raphaël, du Corrège, du Titien, du Parmesan et des autres bons maîtres, en avait su former une manière toute différente de celle du Caravage. Le coloris étonnant de Carlo Loth le fit souhaiter par l’Empereur Léopold, qui le nomma son premier peintre. On voit à Nuremberg un Caton d’Utique s’ouvrant les entrailles ; un Silène nu, qu’on dit être saint Jérome, demi figure ; un autre Silène ivre dormant sur son broc, se fait admirer à Munich. On voit à Düsseldorf Agrippine mère de Néron sauvée du naufrage ; la mort de Sénèque ; une madeleine ; à Florence, Caïn et Abel chez le Grand Duc ; à Padoue dans l’Église de sainte Justine, un évêque renversé que l’on perce d’une flèche ; on voit encore à Venise, à l’école de saint Marc, un saint Joseph ; à saint Sylvestre, une adoration des Rois ; al Spirito santo, un autre saint Joseph, et la mort de ce saint, à saint Jean Chrysostome. Il mourut à Venise en 1698, âgé de quatre-vingt sept ans. Ses disciples sont Daniel Sayter, Pierre Strudel, etc.

 

Les dessins du Caravage sont rares, et heurtés d’une grande maniéré qui rend la couleur ; plusieurs sont faits au pinceau, relevés de blanc sur du papier teinté ; d’autres sont arrêtés par un trait de plume lavés au bistre, ou à l’encre de la Chine, rehaussés de blanc au pinceau ; d’autres enfin, sont dessinés à la pierre noire avec des ombres estompées, relevés de blanc de craie, quelquefois mêlés d’un peu de sanguine dans les têtes et autres extrémités. On le reconnaît à son goût bizarre, à ses têtes communes, à ses draperies sèches, ses contours irréguliers, et ses figures trop courtes, prises sans choix, suivant les défauts du naturel.
Ses principaux ouvrages, à Rome, se voient à santa Maria del popolo ; c’est un crucifiement de saint Pierre et la conversion de saint Paul, dont le cheval gris pommelé est admirable ; à saint Louis des François, la vocation de saint Matthias, parmi des joueurs de carres, et son martyre dans un autre tableau ; à saint Augustin, deux pèlerins à genoux devant la Vierge debout tenant l’enfant Jésus ; à la Chiesamova, un Christ au tombeau ; dans le palais Barberin, deux tableaux, l’un une femme qui joue du lut ; l’autre deux filous qui attrapent au jeu un jeune homme.
On voit à Naples, dans l’Église de saint Dominique majeur, une flagellation de Notre-Seigneur, et une résurrection dans l’Église de sainte Anne des Lombards ; dans la sacristie de saint Martin, un saint Pierre qui renie son maître ; et dans l’Église de la Miséricorde, la représentation des sept œuvres de ce nom, en un seul tableau.
A Malte, dans l’Église cathédrale, la décollation de saint Jean-Baptiste, qui en est le patron ; la Madeleine et saint Jérôme qui écrit ; deux tableaux en demi-figure, au-dessus des deux portes de la même Église.
On voit à Messine, deux tableaux chez les Capucins, l’un une nativité, l’autre un saint Jérôme écrivant ; dans l’Église Del Minisiri degl' infermi, dans la chapelle Lazari, une résurrection de Lazare, avec un homme qui se bouche le nez à cause de l’infection du cadavre. A Syracuse, dans l’Église de sainte Lucie, la sainte qui est morte, et un Evêque qui la bénit.
A Milan, à san-Rafaello, les pèlerins d’Emmaüs, dans une lunette en haut de la tribune ; dans la galerie de l’Archevêché,  un saint Sébastien, demi-figure.
Dans la galerie du Grand Duc, le portrait du cavalier Marini, une tête de Méduse, et l’Amour endormi.
Dans celle du Duc de Modène une troupe de joueurs, demi-figure.
Le Duc de Parme possède un paysan avec deux Bohémiennes.
Dans la galerie de l’Electeur Palatin à Düsseldorf, quatre soldats qui jouent alla mora ; huit clair-obscurs, représentant les triomphes des Empereurs Romains.
A Anvers, chez les Dominicains, la sainte Vierge accompagnée de religieux Dominicains, qui distribuent le Rosaire à des Chrétiens.
Le Roi (de France, Louis XV) a le portrait du Grand-Maître de Vignacourt, en pied, la mort de la Vierge, une Bohémienne qui dit la bonne aventure, et un saint Jean-Baptiste.                  
On voit au palais Royal le sacrifice d’Isaac, une transfiguration, un jeune homme qui joue de la flûte.
L’œuvre de ce maître est peu nombreux : il a gravé de sa main, saint Thomas qui touche le côté de son maître ; Vosterman, P. Fatoure, Daret, Soutman, Simon Vallée, Benoît Audran, Coëlemans, ont fait huit ou dix pièces. Il y en a quatre dans le recueil de Crozat, et trois dans celui du Grand Duc, gravés par Théodore Vercruys.

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